Où sont passés les pères?

Justice La délinquance juvénile explose dans une société ayant escamoté la figure du père.

Le juge des mineurs Jean Zermatten (CH-Sion) constate les dégâts, sans fatalisme.

Marc-Roland Zoellig

Comment évoquer la délinquance juvénile en gardant la tête froide? Objet de controverses tant statistiques qu’idéologiques, le phénomène divise. Quand les uns accusent les médias de gonfler la réalité, les autres répliquent en dénonçant leur discours lénifiant. Pour mettre le sujet à plat, il fallait bien un homme de terrain. Qui mieux que Jean Zermatten, président du Tribunal des mineurs du Valais depuis 1980, pouvait remplir ce rôle? Invité jeudi soir par la Société philosophique de Fribourg, le magistrat – par ailleurs initiateur du premier master international en droits de l’enfant, fruit d’une collaboration entre l’Uni de Fribourg et l’Institut Kurt Bösch de Sion – a apporté son éclairage de praticien sur une réalité complexe.

La vie moins respectée

Pour couper court à toute spéculation, il a bien fallu en passer par les chiffres. Le tableau dressé par Jean Zermatten ne permet guère de minimiser le phénomène: en l’espace d’une dizaine d’années, le nombre de mineurs dénoncés et condamnés en Suisse a presque doublé, passant de 6800 en 1990 à près de 13 000 en 2002. «Pour 2003, on se rapprochera des 14 000», a estimé le magistrat.

La nature des délits connaît aussi une évolution préoccupante. En 1990, l’écrasante majorité des mineurs condamnés l’étaient pour des infractions au patrimoine (vols), et pour des délits liés à la circulation routière – le cumul étant évidemment possible. Aujourd’hui, ces deux catégories d’infractions sont proportionnellement en diminution par rapport aux atteintes à l’intégrité corporelle (violences, voies de fait, voire tentatives de meurtre) et aux infractions à la loi sur les stupéfiants.

Commentaire de FREDI : Doit-on s’étonner de cette violence chez les jeunes lorsque l’on sait la violence de la société actuelle : l’enfant est devenu une marchandise, des millions d’enfants dans le monde, des bébés sont volés, torturés, violés, assassinés, trafiqués. Les journaux et les autres médias rapportent chaque jour leur lot d’atrocités, la télévision montre tout et n’importe quoi, mais surtout de la violence. Si, en plus de tout cela, l’enfant n’a pas de vrai cadre parental, la dérive est quasi assurée!

En 2002, 11% des mineurs condamnés (soit 1400 personnes) avaient été dénoncés pour atteintes à l’intégrité corporelle, contre seulement 2,5% en 1990. Pour les délits liés aux stups, on est passé de 11% à 40% (5200 personnes).

«La multiplication par quatre de ces deux catégories de délits montre bien que le respect de la vie, la sienne ou celle des autres, a diminué», estime Jean Zermatten. un gros tiers des délits Globalement, les mineurs (de sexe masculin pour 85% d’entre eux) sont aujourd’hui responsables d’un gros tiers des délits commis dans le pays. Et leur moyenne d’âge est en baisse constante. Il n’est pas rare aujourd’hui de se retrouver face à des enfants encore en scolarité obligatoire. Refusant de peindre le diable sur la muraille, Jean Zermatten rappelle toutefois que les mineurs «à problèmes» sont une minorité:

«95% des jeunes vont bien, ne l’oublions pas!» Il s’agit d’empêcher que la proportion de jeunes en difficulté n’augmente de manière spectaculaire. Une telle évolution déclencherait des réflexes purement sécuritaires, aux conséquences forcément néfastes.

Le père absent

Encore faut-il essayer de comprendre d’où vient le problème. Du haut de ses nombreuses années d’expérience, le juge des mineurs a bien quelques idées sur la question. Parmi les mineurs condamnés, explique-t-il, beaucoup vivent dans un environnement familial déstructuré. Le fruit d’une évolution sociale fulgurante, qui a profondément altéré les rôles de l’enfant et de la famille. L’apparition, dans les années 1960, du phénomène de l’individualisme a ainsi entraîné la remise en cause de la cellule familiale, qui est devenue une sorte d’union entre individus libres et responsables visant un accomplissement avant tout personnel. Dans ce contexte, l’autorité traditionnelle du père de famille a été sévèrement érodée. Or la figure paternelle – aujourd’hui souvent physiquement absente- reste, selon Maurice Zermatten, un élément central pour la construction d’une identité.

Ce n’est pas tant à la disparition des familles que l’on assiste, mais plutôt à leur multiplication: ces fameuses «familles recomposées», caractérisées par des liens de parenté complexes. «Comment savoir qui est qui dans ce contexte? Une famille, ça reste quand même un père et une mère», a conclu Jean Zermatten.

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Dur, dur d’être adolescent

Repenser le rôle du père dans la société est l’une des pistes avancées par Jean Zermatten. A l’adolescence, étape clef du développement s’il en est, il faut en effet pouvoir s’appuyer sur un modèle parental clair. Pour mieux s’en détacher et accéder ainsi au monde des adultes. «De quoi les adolescents peuvent-ils bien se détacher aujourd’hui?»

Autre tâche importante à accomplir à cet âge: s’identifier sexuellement. «Mais le système permet tout, ne refuse rien, engendrant une grande confusion. Toutes les expériences sexuelles sont aujourd’hui valorisées!» Enfin, l’adolescent doit pouvoir trouver sa place dans la société. «Sur les 13 000 mineurs condamnés en 2002, beaucoup n’avaient aucun projet. Ne voulaient pas s’intégrer au modèle économique dominant.» Celui-ci se caractérise, il est vrai, par une grande violence et un culte effréné de la compétition. Sans compter la consommation forcenée, au détriment de valeurs plus élevées. Bref, pas facile d’être ado en 2004.

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