Gaëlle Guernalec-Lévy, journaliste, est l’auteure de « Je ne suis pas enceinte » : enquête sur le déni de grossesse (Stock, 2007).

En quoi consiste le phénomène de déni de grossesse ?

Gaëlle Guernalec-Lévy : Il faut distinguer deux types de déni. Le déni total, lorsque les femmes apprennent qu’elles sont enceintes au moment d’accoucher.  Dans le cas d’un déni partiel, la femme se rend compte qu’elle est enceinte avant le terme, par elle-même ou par l’intermédiaire d’un médecin. Ce qui est d’autant plus impensable pour elle, car dans de nombreux cas elle continue de prendre la pilule. Enfin, il faut distinguer le déni de grossesse de la grossesse cachée, quand la femme a conscience d’être enceinte, mais fait tout pour le dissimuler à son entourage.

Combien de femmes sont concernées ? Quel est leur profil ?

Il n’existe que trois études poussées sur cette pathologie, selon lesquelles il y a chaque année en France 1 à 3 cas de déni de grossesse pour 1 000 naissances. Autrement dit, entre  800 et  2 000 femmes par an sont enceintes sans en avoir conscience. De fait, il y a autant de profils que de cas : des très jeunes filles, des toxicomanes, des femmes mûres et insérées socialement, avec déjà plusieurs enfants, jusqu’aux femmes possédant des troubles psychiatriques.

Quelles sont les causes d’un déni de grossesse ?

L’enfant peut être issu d’une relation extra-conjugale ou considéré comme « l’enfant de trop » chez des femmes qui ont déjà eu plusieurs enfants. Certains cas concernent aussi des femmes qui venaient d’accoucher et qui n’ont pas remarqué être à nouveau enceintes car elles n’avaient encore pas perdu le poids pris pendant la précédente grossesse. Mais il y a des explications plus profondes. Certains experts avancent que la grossesse réactive chez certaines femmes des traumatismes vécus pendant l’enfance : agressions sexuelles, liens perturbés avec la mère.. Mais ceci reste très flou, car ces critères sont applicables à de nombreuses femmes.

Comment se traduit le déni de grossesse sur le corps de la femme ?

Il s’agit de psychosomatisme : un désir refoulé trouve une expression au niveau corporel. La grossesse est invisible, car le fœtus se place haut dans l’utérus, en position allongé et non en position fœtale. Il n’y a pas de prise de poids, pas de sensation que le bébé bouge. Aussi, ces femmes vont donner leur propre interprétation aux symptômes typiques de la grossesse. Si elles vomissent, ont des contractions, elles en déduisent qu’elles sont tout simplement malades. C’est ainsi qu’elles se retrouvent dans les toilettes, en train d’accoucher.

Dans les cas de déni total, elles apprennent qu’elles sont enceintes et qu’elles vont accoucher en même temps. C’est évidemment vécu comme un état de sidération totale, un état de choc. Elles restent souvent en déni même après la naissance de l’enfant. L’accouchement est le moment de confrontation avec la réalité. Il peut se terminer bien, à l’hôpital, ou mal, si la femme accouche seule. Dans ces cas-là, elle ne considère pas l’enfant comme un être vivant. Mais déni de grossesse ne signifie pas mort du bébé. Nous ne savons pas pourquoi certaines femmes, après l’accouchement, ont le réflexe maternel de protéger l’enfant, alors que d’autres en sont incapables. Ces dernières laisseront l’enfant mourir sans soin, chercheront à l’étouffer, ou bien le défenestreront.

Comment l’entourage ou les compagnons de ces femmes peuvent-ils ignorer une telle situation ?

Il faut souvent un œil averti pour repérer un déni de grossesse. Le mari, l’entourage, et même les médecins passent complètement à côté : c’est ce qu’on appelle le « déni contagieux ». Même si l’homme se doute de quelque chose, la femme, sûre d’elle, lui répondra qu’elle prend la pilule, et qu’une grossesse est donc impossible.

Ce qui explique qu’à l’annonce de la grossesse, ou au moment de l’accouchement, les époux se sentent coupables de n’avoir rien vu. Certains ne comprennent pas le déni de leur femme et les accusent d’avoir volontairement caché la grossesse.

Quelle est la législation en vigueur ?

Depuis 1994, le code pénal n’évoque plus l’infanticide, qui a été remplacé par la mention « homicide volontaire sur mineur de 15 ans », passible de la réclusion à perpétuité. Tout l’enjeu des procès est de déterminer s’il y a eu déni de grossesse ou pas : la femme a-t-elle caché intentionnellement sa grossesse ? En France, il est difficile de faire évoluer la mentalité des magistrats sur la question.

Pour en savoir plus:

– le site de l’Association française pour la reconnaissance du déni de grossesse.

 

Propos recueillis par Hélène Franchineau, http://www.lemonde.fr/societe/article/2010/07/29/le-deni-de-grossesse-concerne-entre-800-et-2-000-femmes-par-an-en-france_1204836_3224.html