L’adoption internationale est en chute libre en Suisse

En cause: l’introduction d’une nouvelle loi et la fermeture de certains pays, dont l’Inde qui privilégie maintenant l’adoption nationale. Mais la demande reste forte, si bien que le trafic prospère.

Donner un foyer à un enfant qui n’en a pas. Une noble intention qui se brise contre le mur de la réalité. En Suisse, le nombre d’adoptions est en chute libre. Pour plusieurs raisons. De nombreux pays se ferment à cette pratique. En Inde par exemple, où émerge une classe moyenne, on privilégie le placement dans une famille indigène. D’autres pays, gangrénés par la corruption et des pratiques douteuses, n’offrent plus assez de garanties contre l’adoption illégale. Enfin, il y a la Convention internationale de La Haye. Elle veut mieux protéger l’intérêt de l’enfant mais impose une nouvelle procédure. Et sa mise en oeuvre prend du temps.

En Suisse, de 823 adoptions en 1991, on est passé à 457 en 2001, 474 en 2002. Pour 2003, les statistiques ne sont pas encore disponibles. Mais c’est l’année de l’entrée en vigueur de la nouvelle loi relative à la Convention de La Haye, adoptée par les Chambres fédérales, qui oblige les pays signataires à mettre sur pied une autorité centrale. Le Service de la protection internationale des enfants, qui dépend du Département fédéral de justice et police, tient ce rôle. En 2003, il a pu envoyer une soixantaine de dossiers de parents adoptifs suisses à d’autres pays signataires de la convention, c’est-à-dire soumis aux mêmes règles, et qui proposent des enfants pour l’adoption internationale. Pour l’instant, sur les soixante dossiers, deux procédures ont abouti.

On ferme
La refonte du système, qui a pris une année dans un petit pays bien organisé comme la Suisse, ne se fait pas du jour au lendemain en Afrique, en Asie ou en Amérique latine. Parallèlement, des pays qui fournissaient de nombreux enfants aux parents adoptifs suisses comme l’Inde, la Roumanie, la Russie ou le Vietnam, se ferment pour diverses raisons.

La Roumanie? Il y a quelques années, des images d’orphelinats avaient ému le monde entier. Mais un moratoire a dû être décrété suite à de nombreux cas de trafic d’enfants. Selon la responsable de Terre des hommes, il y aurait tout de même de nombreuses adoptions effectuées en accord avec le gouvernement ou avec des faux papiers. Sinon, comment expliquer la présence sur place de dizaines d’agences?

En Bulgarie, trois mois après l’entrée en vigueur de la Convention de La Haye, environ 75 agences ont déposé une demande d’autorisation de pratiquer.

Avec la Russie, la situation n’est pas meilleure. Même si elle n’est pas conventionnée, de nombreuses adoptions s’y sont concrétisées ces dernières années. La corruption, qui se traduit ici par des frais de procédure disproportionnés, a eu raison de l’engagement de certains intermédiaires.

Vietnam? Le pays exige maintenant un accord bilatéral.

Cambodge? Les indicateurs sont au rouge après la découverte de documents falsifiés. En Suisse, plus aucune autorisation n’est délivrée pour ce pays.

Un des bons points de La Haye: La procédure juridique se fait dans la plupart des cas devant les tribunaux du pays étranger.

Un jeune Fribourgeois a été arrêté au Costa Rica


Un jeune Suisse a été arrêté au Costa Rica en décembre 2003. Il était accompagné de neuf bébés guatémaltèques sortis illégalement du pays et destinés à des futurs parents américains et européens prêts à payer 50 000 francs pour leur bonheur.
Ce Suisse, d’origine fribourgeoise, est actuellement en détention préventive et on ne connaît pas encore les charges exactes qui pèsent contre lui. Il bénéficie de la protection consulaire, confirme le Département fédéral des affaires étrangères.

Selon Casa Alianza, une organisation qui s’occupe des enfants des rues d’Amérique centrale, le Guatemala a le plus fort taux d’adoption au monde. Le pays a ratifié la convention mais la Cour constitutionelle a declaré que la ratification était inconstitutionnelle sur une plainte d’un groupe d’avocats assez puissant. Un indice qu’il y a de l’argent à gagner.

Le réseau auquel appartenait le jeune Suisse, indique Casa Alianza, se procure des enfants au Guatemala et leur fait passer la frontière du Costa Rica. Là, des jeunes filles reconnaissent l’enfant comme étant le leur et signent des papiers pour l’adoption internationale.
Selon la «Sonntagszeitung» du 14 décembre 2003, deux fillettes auraient suivi le même chemin avant d’arriver récemment en Suisse.

L’offre et la demande

D’autres mécanismes qui fonctionnent dans le monde: un père adoptif signe une reconnaissance en paternité, un couple fait enregistrer un nouveau-né comme étant le sien, on annonce la mort du bébé à sa mère, et il renaît sous une autre identité..

L’adoption illégale prospère parce que des mères vivent dans la plus grande des précarités, parce que des intermédiaires, souvent des avocats, ont compris l’intérêt qu’ils pouvaient tirer de parents adoptifs prêts à fermer les yeux et à ouvrir leur porte-monnaie pour leur bonheur.

A noter qu’en Suisse, l’adoption privée, c’est-à-dire sans passer par des associations agréées du type de Terre des hommes, reste possible. Elle concerne la moitié des adoptions. C’est-à-dire que les parents, une fois que l’autorité cantonale les a déclarés aptes à l’adoption et leur a donné le feu vert, peuvent très bien entreprendre seuls les démarches dans un pays déterminé. Toutes les adoptions privées ne sont pas contestables. Mais la faille est là aussi.

de « La Liberté » MAG

14 février 2004, 1er Cahier

Prendre un enfant par l’amour
Adoption · Cette lectrice, adoptée dans son enfance, donne son avis sur l’adoption internationale.

Agée de cinquante ans, je fus une enfant adoptée, plus exactement enlevée à sa mère et à sa famille à fin mars 1954, à l’âge de sept mois, dans une crèche du canton de Fribourg. Il y aurait eu d’autres solutions, mais j’ai la preuve depuis une dizaine d’années que de l’argent avait circulé. Je ne souhaite juger personne quant à cette démarche passée, chacun ayant agi au plus près de son coeur, mais il existe d’autres alternatives.
En 1982, lors d’un voyage au nord de l’Inde, je devins la marraine d’un enfant tibétain de treize ans, et cette expérience de vie fut très enrichissante. L’an passé, un autre filleul tibétain, Tashi Dorjee, huit ans, est devenu le petit frère de coeur – je cite – de mes deux grands fils Mathias et Baptistin. Nous échangeons lettres, photos, petits présents, et j’assure, à raison de 420 francs par an, sa formation scolaire et professionnelle. Cet enfant a une famille pauvre, certes une famille toute simple de paysans, qu’il retrouve pendant les vacances, et il demeure dans sa culture profane et religieuse. Si je le souhaite, je peux aller vers lui, là où il vit, et s’il envisage un jour d’étudier en Europe, ma porte et mon coeur lui seront ouverts, si Dieu me prête vie et santé.
Hommes, femmes, couples désireux d’aimer un enfant et qui ne pouvez en accueillir dans votre foyer à cause de tracasseries administratives, tentez d’aller cueillir l’amour là où il est. C’est tellement beau, et vous recevrez au-delà de vos espérances et de vos désirs.
Pour ce qui est du peuple tibétain, je peine à trouver les mots pour exprimer leur générosité et leur joie de vivre. A beaucoup d’entre eux, je dois une grande part de la personne que je suis aujourd’hui.
Plus près de nous existe aussi autre chose. Sans être candidats à l’adoption, certains enfants vivant chez nous ont parfois besoin d’une famille d’accueil, de parents de coeur. Raoul Follereau ne disait-il pas que personne n’a le droit d’être heureux tout seul?

Isabelle dafflon, Belfaux