Une
présence de parents attentifs et cadrants est indispensable
aux enfants et aux adolescents, l'expérience de la
France , les témoignages ci-dessous nous le rappellent,
tristement, à l'heure où la Suisse vote pour
un élargissement du travail salarié au dimanche...
"La
rue mange mes enfants"
Les
récentes émeutes urbaines ont relancé
le débat sur la responsabilité des
parents. Ils sont de plus en plus nombreux à
se dire dépassés
Parents
« irresponsables ». Parents « démissionnaires
», « inconscients » laissant leurs enfants
sortir le soir et brûler des voitures. Autant de jugements
qui, depuis quelques semaines, grincent aux oreilles des
époux Mbadi (1). Certes, aucun de leurs cinq enfants
n’a participé aux émeutes de leur cité,
à Clichy-sous-Bois (Seine-Saint-Denis), la première
à s’être embrasée, vers la fin
octobre. Mais ces parents, immigrés de République
démocratique du Congo, se sentent tout de même
visés par ces critiques et le vivent comme «
une profonde injustice ».
Chez
les Mbadi, qui ont fui les exactions dans leur pays, il
y a cinq ans, et se sont installés dans le quartier
sensible du Chêne-Pointu, on ne plaisante pas avec
l’éducation. Les époux ont été
«élevés à la dure au pays»
et entendent bien «cadrer» leurs enfants. «Mais
dans la cité, c’est très difficile,
fait d’emblée remarquer Marie-Ange, 48 ans.
On se sent capables de les élever, mais c’est
comme si l’on était amputé d’un
membre.»
La
mère de famille désigne son appartement du
regard : un salon abîmé par l’humidité,
dans lequel est installé le lit des parents, jouxtant
une chambre unique où s’entassent cinq matelas,
pour Caroline, 23 ans, Marie, 18 ans, Lisa, 17 ans, élodie,
15 ans et Jean, 11 ans. « Comment peut-on
élever correctement des jeunes dans ces conditions-là
? », interroge-t-elle, avec une expression
de colère mêlée de lassitude.
Voilà
cinq ans que le couple attend en vain un logement social.
Cinq ans à vivre les uns sur les autres, dans une
tension permanente, mais aussi la peur au ventre : celle
de voir un jour leurs enfants, qui fuient le confinement
de leur F3 au pied de leur tour, « embrigadés
dans une bande ».
«Moi,
ici, j’ai peur de rater mes enfants»
« On ne peut pas toujours les surveiller, être
derrière eux », explique en effet Samuel, le
père de 49 ans, qui travaille comme aide-soignant
à l’hôpital de Montfermeil. Départ
à 6 heures du matin de la maison ou retour à
22 heures, selon ses heures de service. Même
chose pour Marie-Ange, employée jusqu’à
il y a peu dans une clinique de Pavillons-sous-Bois. Des
emplois du temps difficilement compatibles avec l’attention
requise par les enfants.
Il
y a deux ans, la police a arrêté deux des filles
au centre commercial de Rosny, où leur groupe de
copines avait volé des marchandises. Colère
des parents, réprimande. Mais la prochaine fois ?
Les époux se disent «démunis»,
souvent «impuissants» dans un quartier où
même la cage d’escalier est suspecte.
«
Des jeunes y passent leur journée à fumer
des joints », assure Samuel, qui va jusqu’à
se méfier des cours de sport. « C’est
après avoir joué au foot que les événements
ont mal tourné pour Ziad et Bouna », rappelle-t-il
à propos des deux adolescents morts électrocutés
dans un transformateur EDF, qui habitaient les tours d’en
face.
Mais
il y a autre chose. Un malaise lié
au décalage entre les méthodes d’éducation
de ces parents (qui passent parfois par les coups pour se
faire respecter…) et la culture française qui
ne les tolèrent plus. « On voudrait
éduquer nos enfants comme nous l’avons été
nous-mêmes, mais l’assistante sociale nous arrache
notre autorité », regrette Marie-Ange, sans
détour. La mère de famille s’assied
près de la fenêtre, d’où l’on
aperçoit des barres d’immeubles défraîchis
et quelques adolescents désœuvrés. Elle
soupire, comme pour elle-même : « Moi, ici,
j’ai peur de rater mes enfants. »
C’est
une crainte dont elle n’est pas la seule à
faire part. À quelques kilomètres, au 16e
étage d’une tour de la cité Floréal,
à Saint-Denis, Farida est rongée par l’idée
d’avoir failli dans son rôle de mère.
Depuis trois ans, cette employée d’origine
algérienne a perdu toute autorité sur sa fille
Samia, 16 ans, tombée dans la délinquance
« sans que j’aie rien vu venir ».
Trois ans après le début du cauchemar, c’est
avec une infinie tristesse dans le regard qu’elle
évoque leur relation et l’histoire d’un
engrenage dont elle rend responsable le quartier : «
Ma fille a été mangée par la cité
»…
«Lorsque
j’en ai pris conscience, c’était déjà
trop tard»
Tout bascule en 2002. À l’époque, Farida,
qui vient d’être licenciée, accepte des
horaires de travail contraignants pour être embauchée
chez « Ed l’épicier », à
Paris. Elle n’a guère le choix : élevant
seule sa fille, dont le père est mort du sida lorsqu’elle
avait 2 ans, il n’y a « qu’un seul salaire
qui entre ». Inventaire du magasin, travail en caisse,
nettoyage : selon les jours, Farida part de chez elle à
7 heures du matin et ne revient que vers 22 heures.
Le
comportement de sa fille de 13 ans, livrée
à elle-même durant ces longues journées,
ne tarde pas à changer. « Elle s’est
mise à parler le langage de la rue, à me répondre
brutalement, voire à m’insulter lorsque je
n’allais pas dans son sens », raconte Farida.
Puis tout est allé très vite. Violences
verbales, violences physiques, fugues, délits.
Courbée dans le coin du canapé, avec des larmes
au bord des yeux, Farida explique que sa fille est tombée
sous la coupe des jeunes de la cité.
«
Lorsque j’en ai pris conscience, c’était
déjà trop tard », dit-elle avec une
immense amertume dans la voix. À l’époque,
elle perd toute prise sur son enfant. « Quand j’étais
gentille, elle me rejetait, convaincue que je l’avais
abandonnée. Quand j’étais autoritaire
et que je l’empêchais de sortir, les jeunes
du quartier venaient jusqu’à ma porte me menacer
de mort », se souvient-elle.
Ni
ses appels au secours, ni l’intervention des services
sociaux n’ont suffi à enrayer l’engrenage
infernal, selon Farida. À l’heure actuelle,
l’adolescente vit en famille d’accueil et ne
va plus qu’épisodiquement au collège.
Irresponsable,
Farida ? Elle explique qu’elle a été
« dépassée par les événements
» et qu’elle est loin d’être
un cas isolé. Les jugements acerbes contre
les parents des cités sont pour elle une blessure
de plus. « Certains parents s’en fichent, c’est
vrai, ou baissent les bras parce qu’ils sont fatigués,
épuisés. Il y en a aussi, comme moi, qui sont
débordés », insiste-t-elle.
Aujourd’hui,
Farida en vient à regretter d’avoir accepté
son emploi chez Ed, « plutôt que le chômage
» qui lui aurait permis, dit-elle, « d’être
présente pour ma fille ». Seule,
dans son appartement du 16e étage, l’employée
fixe sans pouvoir s’en détacher une photo de
Samia, emmitouflée dans une combinaison rouge, deux
jours après sa naissance. Il y a seize ans : une
éternité.
Marine
LAMOUREUX
(1)
Tous les noms ont été modifiés à
la demande des familles.
***
| -200 millions
d’euros : c’est ce que les violences devraient
coûter aux compagnies d’assurance, selon
la Fédération française des sociétés
d’assurance (FFSA). |
Sondage
: les parents en cause
Selon
un sondage CSA pour La Croix, réalisé le 8
novembre auprès de 1 007 personnes, 69
% des Français mettent en cause « le contrôle
insuffisant des parents sur leurs enfants »
pour expliquer ce qui s’est passé dans les
banlieues. C’est là la première
raison évoquée, devant la précarité
et l’absence de perspective d’avenir (55
% des Français) et les propos tenus par Nicolas Sarkozy
(29 % des Français).
Extrait
de La Croix.com, 25-11-2005