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Les nouveaux hommes
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Le mâle du siècle



Et si la libération de la femme passait d’abord par celle de l’homme ? Discussion tambour battant avec une éminente sociologue française sur ces nouveaux mecs qui cumulent les qualités jusqu’à la quasi perfection. Il était temps !


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© AFP

De Neandertal aux larges épaules régnant avec une main de silex sur tout son clan, il est devenu damoiseau raffiné à l’écoute de la gent féminine, et tout cela en l’espace d’un demi-siècle seulement. Beau progrès que celui de l’homme moderne. Refusant petit à petit le moule imposé du patriarche dur à cuire pour une existence à fleur de peau, le mâle prouve qu’il est lui aussi, car on aurait tendance à l’oublier, en train de s’émanciper. Quelles sont les modalités de cette prise de conscience d’une masculinité épanouie, et quelles en sont les conséquences directes sur ces dames ? Petit tour d’horizon en compagnie de Christine Castelain-Meunier, sociologue au CNRS, enseignante à l’Ecole des Hautes Etudes en Sciences Sociales (EHESS) de Paris et spécialiste des questions du genre.

 

Vous avez publié un livre intitulé Les métamorphoses du masculin aux PUF. L’homme occidental serait donc en train de se transformer ?


Oui, ce n’est pas par hasard que j’ai titré ainsi cet ouvrage. En comparant les trois dernières générations masculine et féminine, autrement dit pré-féministe, féministe et post-féministe, on se rend compte à quel point les choses ont changé. Auparavant, l’homme devait jouer des rôles, et sa personnalité disparaissait derrière eux, puis, progressivement, il s’est ouvert à sa subjectivité. Cette capacité nouvelle à se tourner vers soi, à s’occuper de soi, et à penser à la première personne Je, cela se voit beaucoup dans la relation des jeunes hommes avec les femmes, puisqu’ils revendiquent que tout ne tourne pas autour d’elles. Se subjectiver c’est, en quelque sorte, avoir accès à sa sensibilité, à ses émotions, et donc à son authenticité, ce qui s’oppose à la rationalité, longtemps ciment du masculin. L’autre aspect très intéressant est le fait qu’aujourd’hui les hommes veulent tout avec leur partenaire: de l’émotion, de la sensibilité, de l’érotisme, de la communication, avec éventuellement un enfant et un investissement partagé pour l’éducation… Ils veulent tout, là où précédemment c’était la femme qui voulait tout ! Le couple constitue actuellement un laboratoire pour ces transformations. Les aspirations augmentent, ce qui rend paradoxalement les relations plus fragiles, parce que dès l’instant où l’on exige tout avec l’autre, c’est un peu difficile d’être totalement exaucé.


Y a-t-il néanmoins des résistances au changement ?


Plus il y a de changements et plus les résistances sont vivaces, ce qui génère souvent du défensif de la part des hommes. Ceux-ci accusent parfois le féminisme d’être responsable du déclin du modèle masculin, et tendent à s’appuyer sur des comportements qui ont fait leurs preuves autrefois, en revendiquant notamment des différences entre les sexes ou en favorisant tout ce qui peut œuvrer à la puissance masculine et à sa domination. Ces réactions ne sont pas surprenantes, car devant une société qui se complexifie, on voit poindre ce besoin de se rassurer en cherchant à réhabiliter des structures déjà connues de longue date, voire par une forme de violence utilisée pour résoudre les conflits.


Justement, la notion de paternité, puisque vous l’évoquiez, est elle aussi en plein changement...


Tout à fait, aujourd’hui cette paternité se consomme. C’est un énorme changement à l’échelle de l’histoire. On est passé de la paternité institutionnelle, où le rôle était défini par la situation de chef de famille, de pourvoyeur économique au foyer et représentant de la loi, à une paternité relationnelle qui se construit dans la disponibilité directe pour sa progéniture. L’implication du père passe désormais par une intériorisation psychique de l’enfant, rejoignant là le souci des femmes. Cet esprit s’observe également au travail. Il y a cette volonté de ne pas sacrifier la vie privée au profit du parcours professionnel, en conciliant les temps dédiés à la carrière, à la famille et à l’intime. Et tout cela change bien sûr le paysage de l’entreprise en profondeur.


Sous l’impulsion de quels leviers ces changements opèrent-ils ?


Pour ce qui concerne la France, cette métamorphose a selon moi commencé dès la Révolution de 1789, même si on ne l’a pas vue comme telle à l’époque. On est pourtant passé de l’âge d’or des pères, qui avaient tous les pouvoirs – y compris envoyer leur enfant majeur en prison – à une toute-puissance paternelle qui perd petit à petit ses galons. Mais c’est seulement dans les années 1970 qu’on a véritablement vu apparaître la pointe de l’iceberg, avec les transformations de la famille et le remplacement de la domination paternelle par l’autorité parentale puis par la coparentalité. Le patriarcat connaissait alors ses premières modifications visibles. On doit beaucoup au développement de la société de communication, à cet impératif de prendre en considération autrui, d’apprendre à négocier. Car on part du principe que plus on négocie au sein du couple, plus ce dernier perdure. C’est à la fois un processus de démocratisation et des axes qui sont privilégiés par notre société.


Peut-on être viril tout prenant des congés pour s’occuper de ses enfants ?


C’est assez drôle que vous me posiez cette question, car il y a peu on m’interrogeait sur l’éventuel congé paternité de Nicolas Sarkozy ! Je suis persuadée qu’évidemment, c’est tout à fait le viril contemporain, c’est celui qui a tout compris. A condition de ne pas se transformer, je vais utiliser un mot qui n’est pas très beau, en femmelette ! C’est vrai qu’il y a souvent l’idée que la société se féminise et je ne veux pas aller dans ce sens-là, mais l’homme qui décide de prendre du temps pour ses enfants ne doit pas tomber à son tour dans les ornières que connaissent les femmes, à savoir que si elles se désenclavent du marché de l’emploi et se confinent à la sphère domestique, elles vont se marginaliser par rapport à la vie sociale et économique. En résumé, on peut donc être viril sans forcément être perpétuellement conquérant, dominateur, compétitif ou obsédé par la performance, mais plutôt en s’intéressant à l’enfant, en sachant le comprendre et répondre à ses attentes. C’est quelque chose qui humanise vraiment le masculin, là où jusqu’à présent, ce masculin était largement construit autour de la notion de guerre.


Comment définir alors la virilité ? Ce terme n’est-il pas finalement devenu désuet ou vide de sens?


Je crois que ceci rejoint la même interrogation sur la féminité. On est dans une société où la différence féminin/masculin existe, où être un homme ou une femme est encore quelque chose de très clair, mais ce qui est flagrant c’est qu’on peut être l’un ou l’autre, affirmer sa singularité tout en respectant l’égalité des droits. De même, on peut avoir de l’estime de soi et le respect d’autrui, sans aller jusqu’à disparaître dans l’autre pour lui plaire, car on voit régulièrement des hommes qui adoptent certains comportements pour plaire aux femmes, et transforment leur apparence. Etre homme, être viril, c’est surtout assumer ses propres responsabilités. Cela devrait être assez simple au bout du compte !


Un juste milieu en quelque sorte ?


On peut dire ça en effet. Elle, tentera de ne pas sembler trop battante pour ne pas casser sa féminité, Lui, essaiera de ne pas passer pour mou. Pourtant, dans ce même contexte qui se veut égalitaire, on a aussi tendance à gommer les comportements trop machos lorsque l’on est un homme, ou trop dépendants lorsque l’on est une femme. Du coup ce ne sont plus le comportement ou le mode de vie qui vont signifier la différence, mais plutôt l’apparence physique. On va ainsi voir l’homme qui entretien sa musculature et affute sa carrure pour apparaître d’emblée masculin, et la femme qui veut être pleinement féminine en portant des tenues qui dégagent un peu ses épaules ou affinent sa taille. Un paraître qui dès le premier regard n’amène aucune confusion sur leur sexe respectif.


Ces nouveaux hommes ne permettent-ils pas aussi l’avènement de nouvelles femmes ?


Bien évidemment. Cela se voit par exemple dans l’importance de plus en plus revendiquée de la mixité, avec tout ce qui résulte des revendications en matière de droits civiques et sociaux pour les femmes. Car plus la femme elle-même se transforme, plus l’homme est poussé à se transformer, et plus l’homme se transforme, plus il transforme la femme. Ces relations entre les genres sont faites de négociations, de réajustements, mais aussi de continuités. Autrefois pour les femmes, il était tout simplement impensable que les hommes puissent être autonomes dans la sphère domestique, qu’ils sachent tenir un bébé et lui changer les couches, bref, qu’ils accèdent un jour à cette dimension émotive. En croyant à ces infirmités chez l’homme, elles fermaient sans le savoir les portes à cette évolution. Mais parallèlement, le côté dominateur des hommes empêchait les femmes d’exister. Aujourd’hui, ces nouveaux hommes qui s’enrichissent intérieurement permettent aussi à la femme d’explorer plus avant sa propre complexité. Plus personne ne cherche à tronquer l’autre d’une partie de lui-même, et c’est un bénéfice certain pour avancer ensemble !

 

http://www.lesquotidiennes.com/homme-nouveau

SOCIOLOGIE | 12.10.11 | Nicolas Poinsot

 
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