
| Dans les pays, en crise ou en guerre, un moyen de se faire de l'argent |
|
--- Nessuna traduzione disponibile per questo articolo --- L'angoisse d'une grand-mère en IrakUne Irakienne raconte l’enlèvement crapuleux à Bagdad de son petit-fils de six ans. Pour le récupérer, il a fallu réunir 12 000 dollars et vendre la maison familiale. Un récit exclusif pour "La Croix", mais une histoire loin d’être unique dans un pays où l’insécurité demeure. Elle est la fille du grand peintre irakien Jamil Hammoudi – décédé deux mois après l’intervention américaine en Irak –, et d’une mère italienne. Nous nous étions rencontrées la première fois, lorsque le pays était encore sous le régime de Saddam Hussein, lors d’une exposition organisée au centre culturel français où elle présentait ses propres œuvres. Ishtar Hammoudi, née en 1952 à Paris, se démenait avec son mari, professeur d’anglais à l’université de Bagdad, pour faire vivre toute sa famille, ses trois enfants et petits-enfants dans un quartier périphérique de la capitale. (...) Au cours de l’une de nos conversations « en ligne » en avril 2005, Ishtar me raconte que le mois précédent son petit-fils Omar, âgé de 6 ans, a été enlevé. Je lui demande des détails, elle commence alors son incroyable récit. Je lui propose aussitôt de l’écrire et de nous l’envoyer pour le publier. Elle est d’accord. (...) C’est ce récit bouleversant que nous publions aujourd’hui, depuis la veille de l’enlèvement jusqu’au dénouement.
TEMOIGNAGE (...)
Un mauvais pressentiment À peine arrivée, je vois mon plus jeune fils (15 ans) devant la porte du garage la tête sombre, les yeux hagards. Tous ses amis sont là, les voisins du quartier font le va-et-vient. Je n’arrive pas à descendre de la voiture ; j’ai les jambes en coton. Je m’approche de mon fils, mais je ne comprends pas ce qu’il me dit. Il me répète au moins trois fois : « Omar a été enlevé. » « Quel Omar ? ». Il s’étonne de ma réponse et me dit : « Combien d’Omar y a-t-il dans la maison ? » Je reste muette. Je cours à la maison. Tous les hommes parlent, ma belle-fille est pâle, muette. Lorsqu’elle m’aperçoit, elle se met à pleurer… Ma fille me raconte comment ils ont trouvé un papier écrit à la main : « Votre petit-fils est sain et sauf, téléphonez à ce portable (le numéro était écrit) et surtout ne le dites à personne. » Bien entendu, dans les cinq minutes, toute la rue est au courant. Mon mari a tout de suite téléphoné aux ravisseurs. Ils nous demandent 70 000 dollars !!! nous qui n’avons pas 100 dollars sous la main… En entendant la somme, j’ai failli m’évanouir. (...) Nous sommes au moins une trentaine à tourner en rond dans le jardin… Les femmes vont chez ma belle-fille qui est plus morte que vive. Tous les hommes crient, répètent la même question, pourquoi ? Un enfant de 6 ans ! Que faire ? Toutes les heures qui passent augmentent notre inquiétude. Nous entendons tellement d’horreurs sur ceux qui ont été enlevés, visages défigurés, décapités, corps retrouvés dans les poubelles parce que personne n’a payé ou parce qu’il était trop tard. La peur nous prend tous, les femmes nous consolent, les hommes fument, essaient de trouver une issue. Tout le monde parle. Quelques amis venus par hasard s’ajoutent au nombre. J’ai envie de vomir, mon fils a les yeux rouge sang tellement il a pleuré. J’ai la tête qui tourne, j’ai envie de pleurer mais je ne veux pas le faire. Il faut réfléchir et vite, avant qu’il ne soit trop tard.
Comment trouver 70 000 dollars ? Nous répétons tous la même chose : mais comment ont-ils pu faire ça et pourquoi ? Si nous étions riches, je l’aurais compris, mais nous en sommes loin. Nous vivons normalement. C’est vrai qu’il y a beaucoup de choses que nous ne pouvons faire par manque d’argent, mais nous vivons mieux que d’autres. La vie en Irak est toujours aussi difficile, les éternels problèmes d’eau, d’électricité. Auparavant, le salaire, qui était de 2 dollars par mois, nous a fait vendre, comme pour tout le monde, ce qui pouvait l’être (verreries, porcelaines, fauteuils, draps neufs). Et tout cela pour acheter à manger et vivre normalement. Il y a même eu une époque où nous vendions nos affaires pour acheter du sucre, du thé, de l’huile, etc. Tout ça nous a beaucoup marqués. Car comment mettre de l’argent de côté quand on n’a pas de quoi manger ? Je me souviens avoir vendu un tableau pour 100 dollars. C’était une fête pour nous, nous sommes allés aux souks et avons acheté du sucre, du riz, du thé, des pâtes, pour tout un mois ! Et maintenant, il est vrai que les salaires ont été augmentés pour les fonctionnaires, mais la vie est si chère et tout vient de l’étranger. Il n’y a presque plus d’agriculteurs, car beaucoup abandonnent leurs champs à cause de la guérilla. (...) Donc nous faisons de notre mieux pour vivre convenablement. Mon père, qui est mort il y a deux ans, nous a laissé cette maison où nous vivions tous ensemble : mon fils marié avec sa femme et ses enfants, mon mari et moi, et mes deux enfants célibataires. Chacun, à son étage. Pourquoi cet enlèvement ? Le ravisseur répond à mon mari que notre fils a « un stand d’expositions pour voitures » et donc, qu’il est riche, ce qui nous étonne ; au fond, je le voudrais bien. C’est vrai que mon fils achète et revend des voitures pour se faire quelques sous en attendant de trouver un travail plus stable. Car en Irak , il n’y a pas de travail pour les jeunes ni de salaires convenables. Le fils d’une de nos voisines nous raconte comment s’est passé l’enlèvement. Cela a été si rapide… Omar était devant le portail de notre maison en attendant sa mère qui se changeait pour aller avec les enfants faire quelques courses au bout de la rue. Une voiture Prince, de couleur noire, sans plaque avançait doucement ; elle est arrivée devant le portail, un jeune homme est descendu à toute vitesse. Il a pris Omar, l’a jeté dans la voiture où une femme voilée l’a pris. Et, – Omar nous le racontera plus tard – elle a mis aussitôt sa main sur sa bouche et s’est couchée sur lui afin que l’on ne s’aperçoive de rien. Personne n’a rien vu, ni entendu, sauf le fils de la voisine qui s’est mis à courir derrière la voiture et a crié. Mais il était trop tard.
Chaque heure compte… Soulagement. Nous ne savons pas comment nous allons rendre cette somme. Mais l’espoir est là. Dans l’un des échanges avec les kidnappeurs, avant de recevoir les 5 000 dollars, l’un d’eux dit à mon mari : « Nous savons que tu es professeur à l’université, que ton salaire est de 390 000 dinars (280 dollars), ce qui est peu. Mais cela nous est égal. Vends la maison, nous voulons nos 12000 dollars. Si tu veux l’enfant, décide-toi avant 18 heures ce soir sinon nous allons le vendre. Nous avons besoin d’argent, (...)
D’incessants coups de fil Mon mari a attendu trois quarts d’heure devant l’hôpital. Un embouteillage formidable de voitures défilait devant lui. Aucun signe de vie des ravisseurs. Toujours la même pluie. Ils rappellent mon mari et lui demandent d’aller au parking de « Alawi », là où tous les bus, taxis attendent devant la gare. Mais à cette heure, il est près de 20 heures, pas un bus, pas un taxi. Pluie et attente interminable avec 12 000 dollars dans la poche. Les kidnappeurs téléphonent et l’envoient près de la mosquée Guailani à une demi-heure de l’endroit où il est. En arrivant, il y a quelques magasins encore ouverts et, près de la mosquée, mon mari fait une petite prière en demandant d’avoir la vie sauve et que son petit-fils revienne vite à la maison. Après dix minutes, un jeune homme, sorti d’une des ruelles près de cette mosquée, l’appelle. « Toi, viens ! » et mon mari : « Moi ? Moi ? » « Oui toi ! » Il le montre du doigt. Il le suit dans la ruelle. Ruelle après ruelle, avec la peur d’être volé, d’être tué. Peu après, le jeune homme se retourne et fait le geste de sortir son pistolet. « Où est l’argent ? » « Qui t’envoie ? », lui demande mon mari. « À combien se monte la somme demandée ? », interroge le jeune homme. Mon mari répond : « 12 000 dollars. » Après lui avoir pris l’argent, le ravisseur prend le portable de mon mari et le mien qu’il utilisait aussi et tout ce qu’il y a dans ses poches. La première question de mon mari est, bien entendu : « Et l’enfant ? » La réponse fait mal au cœur : « Rentre chez toi, on te l’amènera après, ce soir, on verra. »
Une nuit interminable Je ne parle pas de notre attente interminable à la maison, de l’inquiétude encore plus forte, et la joie d’entendre le taxi devant la maison, la joie de revoir le mari et père rentrer sain et sauf. Et tout de suite la question : « Et Omar ? » « Demain ! » Pleurs, cris, désespoir, la maman d’Omar s’évanouit. Mon fils rappelle les preneurs d’otages. Ils lui disent qu’il manque 200 dollars, c’est un prétexte car nous avons compté et recompté la somme au moins 10 fois. Ils lui raccrochent au nez. Nous rappelons, une voisine, mon mari, mon fils et encore moi. J’y mets toute ma force en lui criant que c’est trop. L’attente est trop longue puisqu’ils ont l’argent. Il me répond qu’il est trop tard, qu’à 23 heures c’est le couvre-feu et qu’il est déjà 22 heures. Demain, il téléphonera à 7 heures. J’ai l’impression de ne plus pouvoir marcher, j’ai mal partout, je pleure. Nous attendons dans le jardin jusqu’à 23 heures… mais ce n’est plus la peine. La nuit est longue, si longue. Personne ne dort. Le jour se lève, nous sommes tous habillés prêts pour cette journée qui n’arrive pas. C’est vendredi et il est 6 heures du matin. Personne ne mange mais boit un peu de thé. Tous fument trop, le jardin est blanc de mégots. Dès 5 heures du matin – je suis debout depuis 3 h 30 –, nous faisons le va-et-vient dans le jardin et jetons toutes les cinq minutes un coup d’œil dans la rue. J’aperçois bien une voiture noire qui est dans un coin de rue, mais je n’ose m’aventurer car nous sommes sûrs qu’ils sont en train de nous surveiller au cas où nous aurions prévenu quelqu’un. À 6 h 30, nous n’en pouvons plus, nous leur téléphonons. Ils répondent qu’ils sont en train de déjeuner, que nous pourrions au moins respecter l’heure et qu’il vaudrait mieux pour nous ne pas téléphoner tout le temps, qu’ils voudraient prendre leur petit déjeuner en paix ! C’est eux qui rappelleront 7 heures… 7 h 30… Le téléphone sonne : « Mais où êtes-vous ? Nous avons déposé votre fils au bout de la rue ! ». Mais quel « bout de la rue » ? Et c’est la course de tous les côtés. Quatre routes se présentent devant nous. La maman d’Omar court pieds nus dans la rue en pyjama, ma fille derrière elle, ses pantoufles sous le bras, et moi, en robe de chambre, je suis. Mon fils, qui était dans la salle de bains, n’arrive pas à boutonner son pantalon. Il oublie qu’il y a la voiture pour aller plus vite. Il me suit en courant. Je lui dis de rentrer prendre la voiture. Ce qu’il fait et à tombeau ouvert, il effectue le tour du quartier, une fois, deux fois. Mais où est-il ? Nous téléphonons aux ravisseurs. « Du côté de Beya. » C’est à une demi-heure à pied si on fait vite. Un enfant de 6 ans dans la rue vide – vendredi, c’est jour de congé –, et sous une pluie battante…
Il est là ! (...)
Nous recommençons à zéro La maman d’Omar a des problèmes de santé, le cancer. Mais nous avons Omar. Nous ne sommes plus les mêmes. Nous sommes fatigués. Fatigués. Le moral est au plus bas. (...) C’est comme ça. Nous recommençons tout à zéro, mais à notre âge ça n’est pas facile. Maintenant nous attendons les élections qui décideront de notre avenir. » Recueilli par Agnès ROTIVEL, La Croix.com, 23.01.2006 |
|
| Ultimo aggiornamento ( jeudi 19 avril 2012 ) |
| < Prec. | Pros. > |
|---|



