(..) Sophie Marinopoulos, psychanalyste à la maternité du C. H.U. de Nantes (1), précise qu’il n’y a pas de profil type de la femme qui va passer à l’acte : « Elles peuvent être d’âges et de situations sociales et familiales très différentes. » Quant au passage à l’acte, il relève d’un mécanisme psychique très particulier : « C’est une souffrance interne, une angoisse qu’il faut faire taire. À un moment, ce trop-plein d’anxiété déborde et la personne ne peut plus se contenir. »

Mais quel est ce mal-être qui transforme en un instant ces femmes fragiles en kidnappeuses passibles de trente ans de réclusion criminelle pour enlèvement et séquestration ? « Elles ressentent un manque profond, abyssal : l’enlèvement répond à un besoin de posséder l’enfant comme un objet qui va venir combler ce manque, poursuit Sophie Marinopoulos. Le bébé perd son statut d’individu au profit de celui d’une chose qu’il faut avoir pour que l’angoisse de la femme cesse. »

Des intentions rarement malveillantes

Si Sandrine B. a agi sur un coup de folie, elle avait pourtant prémédité son geste, préparé la séquestration avec l’aide d’un complice. Dans les affaires qui se sont déroulées dans les maternités, les « voleuses de bébés » ont commis le kidnapping lorsque les mamans prenaient leur douche ou à la faveur d’un moment d’inattention. « Peut-être, mais nous ne sommes pas là au même degré de préméditation que celui d’une criminelle qui agirait dans le but de maltraiter, reprend Sophie Marinopoulos. Ces femmes sentent cette bouffée d’angoisse qui monte progressivement et elles envisagent un moyen de la faire taire. Elles se disent : « Je vais mal, il faut que je fasse quelque chose. » »
La psychanalyste évoque aussi la maladresse qui caractérise souvent ces enlèvements : « Il y a quelques années, un nouveau-né a été enlevé dans le service de néonatalogie du C. H.U. de Nantes, où j’exerce. La femme était venue à la maternité avec une voiture rouge pétant ! »

Néanmoins, ces rapts finissent rarement mal et ne versent pas dans la catégorie « abus et mauvais traitements ». Dans les différentes affaires répertoriées en France, on constate en effet que les intentions de la kidnappeuse sont rarement malveillantes vis-à-vis de l’enfant. L’enfant enlevé est retrouvé en parfaite santé. « Mais il y a chez ces femmes un défaut d’empathie et d’identification aux besoins de l’enfant, relève Sophie Marinopoulos. Le nourrisson enlevé à Nantes, par exemple, avait besoin de soins particuliers… Mais cela leur échappe complètement. »

Des bracelets électroniques

Francesca n’est pas la première petite victime de ce mal méconnu. Il y a un peu plus d’un an, Django, un nouveau-né de 3 jours, avait disparu de la maternité d’Orthez. Avant lui, il y avait eu Célia, en 2005, enlevée par une fausse infirmière à Montfermeil, ou encore Océane, un nourrisson de 2 jours, à Vire, en 2004.
Dans le cas de Django, l’alerte-enlèvement avait été déclenchée et c’est le frère de la ravisseuse qui avait permis aux autorités de retrouver l’enfant. « Ma sœur m’a appelé en me prévenant qu’elle venait d’accoucher », avait déclaré cet homme à l’époque. Pourtant, dans ce cas, pas de problème de stérilité ou d’impatience quant à une grossesse qui tarde à venir : la kidnappeuse, âgée de 48 ans, était déjà mère six fois. Car le mal d’enfant peut aussi concerner des femmes déjà mamans et cette pathologie ne répond donc pas à une absence effective, du type : « Je n’ai pas d’enfant, donc je le vole. »

Selon Sophie Marinopoulos, la spécificité de ces affaires réside dans le fait qu’elles n’ont tout bonnement pas d’explication rationnelle : « Ces femmes ne sont pas dans une logique de réalité, et ces histoires nous heurtent parce qu’elles nous rappellent que nous sommes des êtres fragiles, de passions et d’émotions. »

De la même façon que nous peinons à expliquer les dénis de grossesse, le mal d’enfant échappe à l’entendement. Certaines voix s’élèvent pour pallier les conséquences de ces affaires. Des maternités américaines, britanniques et allemandes remplacent, depuis plusieurs années, les bracelets de naissance classiques des nourrissons par des bracelets « GPS ». Équipés d’un système d’électronique embarquée, ils permettent de localiser l’enfant s’il sort du périmètre de la maternité. La solution ? Pas pour la psychanalyste : « Le mal d’enfant est une manifestation du psychisme. Malheureusement, on a perdu l’habitude de s’intéresser à l’état psychique de la personne. Plutôt que de prévenir les angoisses de ces femmes, on répond à l’insécurité intérieure par des systèmes de sécurité extérieure. C’est la porte ouverte aux dérives. »

Paru le 05.02.2010, par Gaëlle Rolin: http://madame.lefigaro.fr/societe/coup-de-projecteur-mal-de-meres-050210-27763 pour le texte complet