L’impossible deuil des familles d’enfants disparus

 » Yannis Moré avait 3 ans lorsqu’il disparaissait le 2 mai 1989, sur le plateau de Ganagobie, dans les Alpes-de-Haute-Provence. Depuis, aucune trace. Le dossier est clos depuis 2000. Pascaline, sa mère, livre sa souffrance et ses espoirs au jour le jour. Un témoignage éloquent sur ce que peuvent vivre les proches d’un enfant disparu. Sur le buffet trône la photo de Yannis. Il a 2 ans et nous suit de son regard noir pétillant. Son visage est souriant, sa bouille toute ronde. C’était le 2 mai 1989, vers 10 h 15. Yannis avait 3 ans. Les enfants construisaient une cabane à quelques mètres de la maison. Les trois frères s’absentent pour prendre un outil. En attendant, Yannis veut aller voir « les bébés » d’une chienne du coin. Il ne reviendra jamais. La famille Moré le cherche pendant deux heures, la gendarmerie pendant huit jours. Rien. Il aurait 18 ans aujourd’hui (30 ans en 2016). Pascaline se souvient du dernier moment passé avec son fils : « Je l’habillais après sa toilette. Il me posait des questions sur le soleil », confie-t-elle, des sanglots dans la voix. Seize mois plus tard, un chasseur retrouve les vêtements de Yannis, placés près du domicile familial, « une véritable mise en scène », selon la mère.

« Parfois, je me dis qu’il a été enlevé à l’étranger »

L’anorak, dont la fermeture à glissière a été arrachée, les chaussures lacées d’une manière différente, le pantalon, sa gourmette et une dent. Il manque les sous-vêtements. Pascaline n’a jamais su comment interpréter ce message : « Peut-être que ce fou a voulu nous dire d’arrêter les recherches car Yannis était mort.. », précise-t-elle, d’un air dubitatif. Pourtant, depuis quinze ans, cette maman pense que son enfant est vivant. Pis, elle l’attend. « Plus le temps passe, plus il vieillit et risque de se reconnaître. Parfois, je me dis qu’il a été enlevé à l’étranger et qu’il ne s’appelle plus Yannis, parfois je me dis qu’il est.. » Non, elle ne prononce pas le mot « mort ». Elle préfère imaginer son retour : « Je ne sais pas quelle sera ma réaction. Lui ne doit pas se souvenir de nous, mais je le reconnaîtrai, même si c’est dur de se faire une idée de ce qu’il est devenu, quoi qu’il en soit, ce sera un soulagement. » Pascaline reste une Mère Courage, malgré la cruauté des appels téléphoniques anonymes de déséquilibrés le jour et la nuit. En 2000, le dossier est rouvert après qu’un homme se manifeste à la suite de la parution d’un article sur Yannis. Les Moré le rencontrent à Lyon et se voient déballer sous leur nez des étiquettes de vêtements, des peluches et des médailles. « Ce n’était pas celles de Yannis, mais ça s’en rapprochait étrangement », analyse Pascaline. Pas de conclusions significatives des enquêteurs. Maintenant, le téléphone sonne rarement. Heureusement que Thieffaine, sa fille, la soutient depuis la mort de l’un de ses fils, Jean-Baptiste, et de son mari, il y a six mois. « Il faut essayer de vivre normalement, mais là, ça fait beaucoup. Tous les sept ans, il y a un drame, pourvu que ça s’arrête. » Cette femme à l’allure soignée ne se montre pas à bout de force, comme si elle refusait de laisser transparaître ses faiblesses. Pas de larmes. Des regards évasifs quand elle ressort les photos de Yannis. « Là il a 6 ans, et là 10, mais je n’aime pas cette photo, la bouche est mal faite, ce n’est pas lui », murmure-t-elle, tenant le cadre d’une main tremblante. Ces photos, ce sont celles qu’elle a fait vieillir aux Etats-Unis, en Virginie, car la France n’était pas équipée pour le faire. La photo la plus connue, mise sur le site Internet de l’Apev (Association pour les parents d’enfants victimes) a été élaborée à partir du visage de Jean-Baptiste, le frère qui lui ressemblait le plus, décédé aujourd’hui. « Yannis me ressemble aussi », confie-t-elle, comme pour se rassurer. « Ce qui est le plus dur, c’est la rentrée des classes, surtout qu’il n’a jamais été à l’école, mais même s’il n’est pas là physiquement, il est toujours présent dans nos conversations. »

    « Plus les années passent, plus c’est dur »

Pascaline ne cesse de répéter dignement que « ce n’est pas évident ». Depuis des semaines, écouter ou lire les informations devient insupportable. A chaque évocation d’un nouveau drame, elle a la chair de poule. « Ça me replonge dedans. Je ne sais pas si le fait de retrouver le corps m’aiderait. Mais je ne peux pas faire mon deuil puisqu’il n’y a rien. Plus les années passent, plus c’est dur. Au début, on est sous le choc, tout le monde se mobilise, la presse, la gendarmerie.. quand ils partent, nous, on cherche toujours, seuls. » Et de préciser que le travail de collaboration avec les médias et la justice a toujours été bon. « On devient de plus en plus fragile, on n’a plus la même énergie, presque plus de forces. » Ses phrases sont ponctuées de longs silences. Elle répond par bribes comme pour éviter de détailler sa souffrance. « Le plus éprouvant, ça va être ce soir et demain », parce que le passage habituel des journalistes la ramène à la réalité. « Ça perturbe toute une vie, vous savez. Je ne réagirai plus jamais de la même façon. Il y a des choses que je ne supporte plus, comme le bruit des tractopelles, parce que, quand on cherchait le petit, il y avait des travaux et, maintenant, dès que j’entends ce bruit, je n’en peux plus. » Et il y a ces détails de la vie qui troublent encore plus : elle a travaillé dans une crèche et s’est occupée d’un petit Yannis. Il a 3 ans. « Il faut faire avec, mais si on pouvait revenir en arrière, ce serait trop beau. »
Un article de Julie Pichot. http://www.au-troisieme-oeil.com/index.php?page=actu&news=6962, 14 août 2004