Prévention : d’abord transmettre les interdits.

Agressions sexuelles envers les enfants

Les spécialistes s’intéressent davantage à l’auteur d’agressions sexuelles envers les enfants.

« Nous avons oublié de dire la Loi » déplore le Dr Frédérique Guillet-May, du Pôle Régional d’Accueil des Victimes, à la maternité régionale de Nancy, co-organisatrice avec le le Pr Vidailhet, (Psychiatrie, Hôpital d’Enfants) présidente de l’Association Française d’Information et de Recherche sur l’Enfance Maltraitée, d’une journée de réflexion sur l’auteur d’agression sexuelle envers les enfants. « Alors que les prisons en regorgent, on s’intéresse davantage aujourd’hui, aux agresseurs sexuels » ajoute la gynécologue à la suite de cette journée riche en enseignements pour les professionnels de santé comme pour ceux du droit, qui collaborent activement sur cette question en plein dans l’actualité.

Auteur d’ouvrages sur la sexualité1, Philippe Brenot, psychiatre, anthropologiste et enseignant de sexologie à l’université de Paris, a situé à cette occasion, les fondements naturels de la prohibition de l’inceste.

Quel est l’intérêt de s’intéresser aux agresseurs sexuels ?

Oser porter attention à l’agresseur sexuel est très récent. Le déni vient de la société, qui, à mon sens, est d’une certaine façon, le déni même des abuseurs.

La psychanalyse a classé comme pervers ces hommes, – aujourd’hui on parle de personnalité perverse – qui dénient, et accusent leurs victimes (le plus souvent des filles), de les avoir séduites. Freud lui-même a longtemps hésité, en parlant des « fantasmes » de ces petites filles. On pense aujourd’hui, qu’il avait très peur d’accuser son propre père.

L’enseignement de la société a poussé au déni des abuseurs. L’Education nationale elle-même, n’étouffait-elle pas les signalements ?

Du rituel à la transmission

Comme anthropologue et enseignant de sexologie à Paris V vous vous êtes penché sur les origines de la prohibition de l’inceste, comment expliquez-vous les avatars de cet interdit ?

On sait qu’il y a dans le monde animal, des systèmes naturels d’évitement de l’inceste. La mère ne permet pas au petit mâle de l’aborder. Le chimpanzé à maturité va naturellement vers d’autres groupes pour ne pas rencontrer son géniteur.

Quant à nous, nous sommes passés à l’humanité par le langage. La transmission de ces pratiques naturelles, a été inscrite depuis longtemps dans les traditions orales. On sait aujourd’hui la fonction de légendes, comme Barbe-Bleue.. Au début de l’humanité, le père refusait de « consommer » ses filles. La dote avait une fonction de prohibition de l’inceste.

L’hypocrite prescription

Autrefois, on répétait dans les familles, qu’il n’était pas possible de se marier entre cousins. Aujourd’hui, cette loi naturelle n’est plus systématiquement transmise au sein de la famille, l’éducation sexuelle à l’école est tardive.

L’absence de prohibition de l’inceste est parallèle à la pédophilie, qui est à 80 % le fait de parents ou de parents par délégation (éducateur, ami de la famille.. ). L’enfant ne peut pas se plaindre..

Qu’est-ce qui est grave pour lui ?

C’est l’humanité en construction du petit enfant qui est en cause. Ce qui est grave dans le déni, c’est la prescription qui demeure hypocritement dans notre loi. Même si l’on est passé, de poursuites jusqu’à 10 ans après les faits, à 10 ans après la majorité de l’enfant.

Un exemple concret ?

La petite fille qui a été victime à l’âge de 10 ans, par exemple, bénéficie de dix ans après sa majorité pour se plaindre. Très souvent, elle n’arrive pas à parler avant d’avoir été elle-même mère, et que son enfant ait atteint l’âge qu’elle avait lorsqu’elle a été agressée. Elle est alors motivée pour qu’il ne lui arrive pas la même chose qu’à elle. Mais alors, elle tombe sur la prescription. Cette prescription empêche que la révélation soit précoce. L’enfant se construit alors de manière bancale.

Crime contre l’humanité en construction

D’où la préconisation de certains de faire de l’agression sexuelle contre un mineur, un crime contre l’humanité ?

C’est en effet le seul cas où il n’y a pas de prescription. Mais il pourrait y avoir quelque chose comme un « crime contre l’humanité de l’enfant en construction ».

A la journée de réflexion de Nancy, il a été redit qu’il était impropre de parler d’abus sexuel concernant un enfant, au sens où l’on ne peut « ni user ni abuser » dans ce domaine. Quel est le terme juste ?

Les Belges parlent de l’auteur d’agression sexuelle. La journée de Nancy a repris ce terme d’auteur d’agression sexuelle envers les enfants.

Marie-Thérèse COLIN, pour l’Est Républicain

 

1 Philippe Brenot est l’auteur de deux livres récents grands publics parus aux éditions Odile Jacob : « Le sexe et l’amour » et « Inventer le couple ».