Serial killer d’enfants dans l’Isère : la vraie enquête commence

 » Alors qu’une dizaine d’enfants ont disparu entre Lyon et Grenoble depuis 1980, la justice a enfin décidé d’étudier sérieusement la piste du serial killer.

« Enfin ! Après cinq ans d’attente, j’osais même plus espérer !” C’est la réaction de Ferouz Bendouiou après la décision du parquet général de Grenoble de regrouper une dizaine d’affaires criminelles qui n’ont toujours pas été élucidées depuis 20 ans. Dont la disparition de sa propre sœur, Charazed, en 1987 à Bourgoin-Jallieu alors qu’elle avait 10 ans. Des drames qui se sont produits en Isère, entre Lyon et Grenoble.
Il faut dire que la justice s’est distinguée par son inertie au cours de ces années. Enquête bâclée, manque de concertation entre les différents services de police et de gendarmerie, interrogatoires superficiels, pièces à conviction détruites.. En 2003, Ferouz Bendouiou avait obtenu du procureur de la République de Bourgoin, Bertrand Nadau, la réouverture de l’enquête sur sa sœur. Mais ce magistrat avait refusé de regrouper ces différentes disparitions qui pourtant se sont toutes produites dans un rayon de 70 km.
Du coup, l’année dernière, cette jeune femme déterminée va décider de muscler sa défense en faisant appel à Me Seban, avocat des victimes de Michel Fourniret et d’Emile Louis, et qui travaille avec Corinne Hermann, une spécialiste des serial killers.
Le procureur général de Grenoble André Ride le reçoit alors en urgence, mais il ne donne pas plus suite à sa demande. Et il faudra attendre que ce magistrat quitte Grenoble pour que Me Seban obtienne enfin de la justice un regroupement de ces différents dossiers.
“C’est une première étape essentielle pour pouvoir résoudre toutes ces affaires qui n’ont jamais été élucidées” estime aujourd’hui cet avocat, avant d’ajouter : “Mais on se heurte toujours à la même attitude frileuse de l’institution judiciaire, qui préfère souvent analyser les dossiers un par un, en se contentant d’une enquête de proximité, plutôt que de rapprocher les différentes affaires. En réalisant un vrai travail de mise en perspective pour éventuellement identifier un serial killer.”
D’ailleurs, le procureur de la République de Bourgoin continue à minimiser l’importance de ce rapprochement d’enquêtes. “Dans le dossier Bendouiou, il n’y a strictement aucun élément nouveau”, affirme Bertrand Nadau. “C’est en comparant différentes affaires qu’on pourra éventuellement trouver de nouveaux éléments”, réplique Ferouz Bendouiou. Son avocat, Me Seban, qui représente également trois autres familles de victimes, précise : “Ces pervers ne prennent jamais leur retraite. Un serial killer a très bien pu enlever d’autres enfants que Charazed, plusieurs années avant mais aussi plusieurs années après. D’où l’importance de rapprocher les différentes affaires, même si bien sûr ça ne veut pas dire qu’un seul serial killer est derrière toutes ces disparitions. Il peut y en avoir plusieurs. Et ils peuvent avoir sévi également dans le Rhône, la Loire..”
Série noire

En fait, tout a commencé le 25 mai 1980 avec la disparition de Philippe Pignot, 13 ans, à la Morte-sur-Isère. Puis le 17 mars 1983, c’est Ludovic Janvier, 6 ans, qui disparaît à Saint-Martin-d’Hères. Alors qu’il est parti avec ses deux frères acheter un paquet de cigarettes pour ses parents dans un bureau de tabac situé à une centaine de mètres de chez eux. Il est enlevé par un individu que plusieurs témoins vont décrire avec précision : d’une taille moyenne, un peu enveloppé, il était habillé d’un bleu de travail, avait des chaussures de sûreté à fermeture Eclair et un casque de moto sur la tête. De plus il connaissait le nom des enfants. “Il avait l’air très gentil. Du coup, aucun de mes enfants ne s’est méfié de lui quand il leur a demandé de l’aider à chercher son chien”, raconte la mère de Ludovic, qui reste persuadé que son fils est toujours vivant aujourd’hui.
Le 9 juillet 1983, c’est Grégory Dubrulle, 8 ans, qui est enlevé en bas de son domicile, rue Adrien Ricard à Grenoble. C’est le seul qui sera retrouvé vivant, un jour plus tard, dans une décharge de la ville. Mais l’enfant, qui est gravement blessé à la tête, ne pourra fournir d’informations suffisamment précises pour identifier son ravisseur.
Deux ans plus tard, le 27 juin 1985, la petite Anissa Ouadi, 5 ans, aura moins de chance. Alors qu’elle joue en fin d’après-midi au pied de son immeuble HLM, situé rue Paul Cocat à Grenoble, elle disparaît. Son corps sera retrouvé dans l’Isère, au barrage de Beauvoir. L’autopsie révèle qu’elle a été étranglée, sans subir de violences sexuelles.
Le 8 juillet 1987, vers 13h, c’est Charazed Bendouiou qui va disparaître. Cette petite fille de 10 ans, aux cheveux bruns frisés et aux yeux noirs, avait demandé à sa mère la permission la permission de jouer en bas de leur immeuble, situé dans la zone HLM de Champ-Fleuri dans la banlieue de Bourgoin. Sage et raisonnable, elle est réputée dans le quartier pour son joli sourire et pour sa gentillesse. Du coup, sa mère n’hésite pas à la laisser sortir seule. A condition qu’elle descende la poubelle. Un carton rempli d’ordures qu’elle doit rapporter après l’avoir vidé. Charazed ne réapparaîtra jamais. Malgré les recherches de sa famille, puis de la police qui va hésiter pendant de longues heures avant de ratisser le quartier à partir de 18h30. Seule certitude : elle est bien arrivée jusqu’aux poubelles situées au sous-sol de l’immeuble, puisque le carton d’ordures est retrouvé dans un container. Mais l’enquête ne donnera rien. Et Ferouz Bendouiou apprendra par hasard que la disparition de sa sœur a été classée sans suite par la PJ lyonnaise, à peine un an plus tard.
Le 3 août 1988, Nathalie Boyer disparaît également près de son domicile à Bourgoin. Cette jolie brune de 15 ans, qui est d’origine réunionnaise, sera retrouvée égorgée le lendemain, le long de la voie de chemin de fer à Saint-Quentin-Fallavier.
Depuis 1980, on est déjà à six disparitions ou crimes non élucidés, entre Bourgoin et Grenoble. Mais aucun policier, gendarme ou magistrat ne prendra l’initiative de réunir ces affaires pour trouver d’éventuels points communs.
Mais la série noire va continuer. En janvier 1989, Fabrice Ladoux, 12 ans, disparaît à Grenoble avant d’être retrouvé mort dans le massif de la Chartreuse. Puis le 5 août 1990, le corps de Rachid Bouzian, 8 ans, est retrouvé dans un garage souterrain à Echirolles. Il avait disparu depuis 48 heures. C’est la seule affaire qui a été élucidée puisqu’un individu qui habitait son quartier est interpellé. Il sera condamné à perpétuité. “Mais on n’a pas vraiment cherché à savoir s’il pouvait être mis en cause dans d’autres affaires”, souligne Me Seban.
Trois autres affaires vont éclater dans les années 1990. D’abord l’enlèvement de Sarah Siad, 6 ans, à Voreppe le 15 avril 1991. Elle sera retrouvée étranglée le lendemain, dans un bois, à 200 mètres de son domicile. Puis Léo Balley, 6 ans, va disparaître le 19 juillet 1996, alors qu’il était parti en randonnée avec son père dans le massif du Taillefer en Isère. Enfin, le 26 novembre 1996, le corps de Saïda Berch est retrouvé sans vie au bord d’un canal à Voreppe. Cette fillette de 10 ans qui a été étranglée avait disparu deux jours plus tôt, en se rendant dans un gymnase, situé à 100 mètres de son domicile.

Similitudes troublantes

Bref, en 16 ans, c’est pas moins de 11 disparitions ou meurtres d’enfants qui n’ont pas été élucidés entre Lyon et Grenoble. Alors qu’aucun suspect vraiment sérieux n’a été interpellé, à part dans l’affaire Bouzian. Exemple : quelques jours après la disparition de Charazed, les gendarmes reçoivent un coup de téléphone anonyme d’une femme qui balance le signalement d’un de ses amis qui l’a appelé pour s’accuser de l’enlèvement de plusieurs fillettes dans la région : un homme de 44 ans, qui aurait fait son service militaire pendant la guerre d’Algérie. Les enquêteurs vont alors interroger l’armée, qui identifie 20 anciens d’Algérie correspondant à ce profil. Mais seulement une dizaine seront interrogés. Autant dire que cette piste n’a pas vraiment été étudiée.
Pourtant, toutes ces affaires présentent certaines similitudes assez troublantes. Tout d’abord plusieurs de ces enfants sont d’origine immigrée et ils vivaient dans des logements HLM. Souvent, ils ont disparu en fin d’après-midi, juste à côté de leur domicile. De plus, le mode opératoire est souvent identique, avec des traces de strangulation. Et les corps sont retrouvés non loin des lieux de leur disparition.
Voilà pourquoi, aujourd’hui, les familles de victimes souhaitent que toutes ces affaires soient regroupées pour être étudiées sous un angle nouveau. En privilégiant les indices communs relevés dans chaque affaire. Grâce notamment aux progrès de la police scientifique qui permettent de retrouver des traces ADN à partir d’une simple tache sur un vêtement. “Il faut aussi travailler sur toutes les affaires d’enlèvements ratés, car les enfants qui ont pu échapper à un pervers sont les mieux placés pour donner des informations. C’est d’ailleurs comme ça que Michel Fourniret a été arrêté”, souligne Me Seban.
Reste à savoir si les enquêteurs vont cette fois jouer le jeu et rattraper le temps perdu. »

Un article de Thomas Nardone.
Source : LYON MAG (9 mai 2008), http://www.au-troisieme-oeil.com/index.php?page=actu&type=skr&news=27309

 

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Isère : le meurtrier présumé de 2 fillettes confondu vingt-deux ans après
Trahi par son ADN et arrêté mardi, un homme de 37 ans est soupçonné d’avoir tué Sarah et Saïda, en 1991 et 1996 à Voreppe (Isère). Agé de 15 ans à l’époque, il était proche des familles des deux fillettes.

 

Tant d’années de doutes et de détresse se sont écoulées… Et mardi, plus de vingt ans après, le rebondissement que plus grand monde n’espérait s’est produit. L’assassin présumé des petites Sarah Syad, 6 ans, et Saïda Berch, 10 ans, toutes deux enlevées dans des cités de Voreppe (Isère) en 1991 et 1996, a été arrêté.

Le suspect, prénommé Georges, aujourd’hui âgé de 37 ans, vivait toujours à Voreppe, selon nos informations, à deux pas des familles des petites filles. Et cet homme était resté proche des frères des petites victimes qu’il côtoyait encore au quotidien.

A l’époque, le trentenaire, alors âgé de moins de 16 ans, avait été entendu comme témoin mais rien n’avait permis de le mettre en cause. Il a été finalement confondu par de nouvelles expertises génétiques effectuées sur des scellés miraculeusement conservés intacts. Son sperme et des traces ADN ont permis de l’identifier formellement, comme l’a révélé hier soir « le Dauphiné » sur son site Internet.

Un magazine et des mouchoirs souillés

Depuis mars 2008, les gendarmes de la section de recherches de Grenoble enquêtent sur les meurtres et les disparitions de dix mineurs en Isère. L’enquête a failli être classée plusieurs fois. Mais les gendarmes de « Mineurs 38 » ont continué méthodiquement à retrouver indices et éléments de l’enquête parfois perdus ou égarés. Une persévérance gagnante.

Le 15 avril 1991, la petite Sarah Syad joue au pied de la cité du Bourg-Vieux à Voreppe. Sa trace est perdue en début de soirée. Le corps de l’enfant, étranglée, sera retrouvé le lendemain dans des bois à quelques centaines de mètres de son domicile. A l’époque, les enquêteurs relèvent dans les environs de la scène de crime un paquet de mouchoirs avec une empreinte digitale, et des traces de sperme sur des mouchoirs. L’autopsie révèle que l’enfant a subi des violences sexuelles. Une autre affaire criminelle est alors dans tous les esprits, celle du petit Rachid Bouzian, 8 ans, enlevé au pied de son immeuble à Echirolles, près de Grenoble. Son assassin et violeur, Karim Katefi, a depuis été condamné à perpétuité.

Mais en novembre 1996, à Voreppe encore, Saïda Berch, 10 ans, disparaît à son tour le 24 novembre dans le quartier de la Béraugodière. Cette écolière très sage venait de quitter le domicile de ses parents pour aller au gymnase. Son cadavre est découvert dans un canal d’irrigation quarante-huit heures plus tard. Elle a aussi été étranglée mais n’a pas subi de sévices sexuels. Sur la scène de crime, les enquêteurs découvrent un magazine pornographique souillé.

L’exploitation presque vingt ans plus tard de ces éléments génétiques conservés parfois dans des conditions hasardeuses, selon nos informations, a permis de mettre en cause un voisin et ami des frères des jeunes victimes. Une nouvelle analyse, dite moléculaire, des traces retrouvées à l’époque a confirmé que celui qui avait enlevé et tué Sarah Syad et Saïda Berch était bien un seul et même homme. Ce qui était une suspicion est devenu une certitude chez les gendarmes et la juge d’instruction Catherine Léger. Ce profil génétique a ensuite été passé au crible des fichiers et le nom de Georges est sorti.

Il avait été mis en cause dans une affaire de délinquance routière et fiché. Et il figurait déjà parmi le petit cercle des témoins sur l’affaire de Saïda Berch : il avait été vu avec son VTT non loin des lieux de la disparition de l’enfant.

Jean-Marc Ducos | Publié le 25.07.2013
Le Parisien :http://www.leparisien.fr/faits-divers/isere-le-meurtrier-presume-de-2-fillettes-confondu-vingt-deux-ans-apres-25-07-2013-3007003.php