« Un tueur en série ne peut pas arrêter complètement »

INTERVIEW – Un homme de 54 ans, Jacques Rançon, a été mis en examen cette semaine après avoir avoué l’assassinat de l’une des trois jeunes filles « disparues » près de la gare de Perpignan, voici dix-sept ans. Le mystère demeure pour les deux autres. Stéphane Bourgoin*, écrivain et spécialiste des tueurs en série, décrypte le profil d’un serial killer.

Dans les « disparitions » de Perpignan, qu’est-ce qui peut faire penser à un tueur en série?
Jacques Rançon, qui a avoué le meurtre de Mokhtaria Chaïb, assure qu’il n’a tué qu’une seule fois, en décembre 1997. Apparemment, on ne peut pas le relier à la disparition de Tatiana Andujar, deux ans plus tôt, parce qu’il était en prison. Marie-Hélène Gonzalez, elle, a été assassinée en juin 1998, son corps retrouvé dans un terrain vague, les parties génitales prélevées. Imaginer qu’à six mois d’intervalle, deux jeunes femmes brunes et typées, disparues près de la gare de Perpignan, ont été assassinées et mutilées de la même façon mais par deux tueurs différents, je n’y crois pas une seconde. Pour moi, nous sommes face à un tueur en série.

A partir de combien de meurtres peut-on parler de serial killer?
Le tueur en série n’existe pas dans le code pénal en France : il n’y a donc pas de définition officielle. Mais selon le FBI, on a à faire à un tueur en série à partir de deux ou trois meurtres, avec un intervalle de temps entre chaque crime. J’ajoute à cela un mobile d’ordre psychologique : pulsion sexuelle ou désir de toute-puissance. Il faut oublier l’image d’un Hannibal Lecter, tueur sophistiqué amateur de vins fins et conservateur de musée à Florence. En général, ce sont de pauvres types, comme ce magasinier dans l’affaire de Perpignan. Celà dit, un serial killer potentiel peut aussi se faire prendre lors de son premier meurtre. Je connais des individus en prison qui, j’en suis certain, feront à nouveau la une des faits divers dès qu’ils seront relâchés.

Un tel assassin peut-il s’arrêter de tuer?
Certains tueurs en série ont eu des périodes de rémission de vingt ans, voire plus, tout simplement à cause des circonstances. Prenez le tueur de la Rivière Verte, l’Américain Gary Ridgway, qui a assassiné 49 prostituées au total. À un moment donné, il s’est marié, il a eu des enfants et ne pouvait plus tuer comme il le souhaitait. Il s’y est remis quand ses enfants ont quitté le domicile familial et qu’il a divorcé. Entre-temps, il s’était aménagé une cabane dans son jardin dont lui seul avait la clé. Il y gardait ses « trophées » : sous-vêtements, bijoux, chaussures à talons de certaines victimes… Il allait régulièrement les voir, les palper. Pendant dix ans, Michel Fourniret, lui aussi, s’est arrêté. Il commettait des vols, des braquages ou des tentatives d’enlèvement, mais apparemment pas de meurtres.

Peuvent-ils cesser définitivement?
Je pense qu’un tueur en série ne peut pas arrêter complètement. Il repasse à l’acte parce qu’il éprouve, en assassinant, un sentiment inouï de toute-puissance, alors qu’il a en général une piètre opinion de lui-même. L’Américain Donald Harvey, l' »Ange de la mort », qui tua 87 patients dans des hôpitaux, m’a ainsi expliqué que, quand il tuait, il avait l’impression pour la première fois de prendre le contrôle de sa propre existence. D’être comme sur des montagnes russes dont il ne pouvait plus descendre. Ce comportement de violence et le plaisir qu’ils en tirent est addictif chez ces psychopathes. Pour eux, c’est comme une drogue dure.

Dans le cas de Perpignan, qu’est-ce qui peut expliquer le passage à l’acte?
A l’époque, Jacques Rançon avait des relations très houleuses avec sa compagne, la nuit, il partait souvent se déstresser et se balader autour de la gare. Comme c’est un prédateur sexuel, il le faisait sans doute dans le but de commettre d’éventuelles agressions sexuelles. Croiser Mokhtaria Chaïb a peut-être été l’élément déclencheur… Guy Georges, le tueur de l’est parisien, a bien expliqué aux enquêteurs comment il partait en chasse, avec son kit de crime prêt dans son sac à dos : l’opinel, les liens prédécoupés et le sparadrap. Il errait dans la nuit jusqu’à ce qu’il croise une fille qui le fasse flasher. Je pense qu’à Perpignan, on est dans le même cas de figure.

En ce qui concerne Jacques Rançon, qu’est-ce qui peut coller avec le profil d’un tueur en série?
Quand on entend ce que raconte le maire de Hailles (Somme), la ville où il a grandi, expliquer qu’enfant et adolescent, c’était déjà une vraie terreur, quand on examine ensuite ses violences conjugales, des menaces avec une arme blanche, il a quand même un profil extrêmement inquiétant. Et puis, il a été condamné à plusieurs reprises, fiché en tant qu’agresseur sexuel. Je dis souvent qu’on ne nait pas tueur en série, on le devient. Il y a une progression dans la délinquance. Guy George, par exemple, a commencé par des actes de cruauté envers les animaux, des vols, puis il a donné des coups de poings aux femmes alors qu’il avait déjà leur sac entre les mains, et, quelques mois plus tard, des coups de cutter au visage.

Si l’on est sûr que ces meurtriers vont repasser à l’acte, quelle est la solution?
La société a appris à s’en protéger. Ces dernières années, la justice française a prononcé de réelles perpétuités, sans possibilité de libération conditionnelle, dans huit affaires. Deux concernent des tueurs en série : Pierre Bodein, dit Pierrot le fou, qui a tué deux fillettes et une femme handicapée en Alsace et Michel Fourniret. Mais même un Guy Georges, qui théoriquement peut être libérable, ne sortira jamais de prison. Parce qu’il y aura auparavant une commission chargée d’examiner sa dangerosité.

Les tueurs en série, en multipliant les actes, finissent-ils par se faire prendre?
D’après mes calculs, on a arrêté, identifié, mis en examen ou jugé 143 tueurs en série en France depuis 1999. Grâce aux progrès de la police technique et scientifique, nous les repérons plus facilement. Aujourd’hui, tout enquêteur de police ou de gendarmerie face à un crime, une agression sexuelle, une tentative d’enlèvement ou de meurtre, remplit un formulaire destiné à nourrir une base de données informatique (le Système d’analyse des liens de la violence associée aux crimes, SALVAC). Des analystes regardent ensuite les rapprochements. Le Fichier national automatisé des empreintes génétiques (FNAEG) donne aussi des résultats. On l’a vu dans l’affaire de Perpignan. Il y a donc des avancées. Mais en France, la Justice manque de moyens financiers pour reprendre les cold cases et procéder à des examens ADN. Autre problème : les scellés renfermant des preuves sont souvent détruits ou mal conservés. Pour le double meurtre de Montigny, par exemple, les vêtements des enfants assassinés en 1986, les pierres avec lesquels ils ont été massacrés, ont disparu. Ils auraient peut-être permis de savoir siFrancis Heaulme, le routard du crime, a pu prendre part à ce double homicide…

Selon vous, y-a-t-il beaucoup de tueurs en série dans la nature?
En France, j’en vois au moins trois. Le Grêlé, en région parisienne, qui a tué la petite Cécile Bloch, une jeune fille au pair et son propriétaire dans le Marais, et violé plusieurs enfants entre 1986 et 1994. On possède son ADN, son portrait-robot, mais on n’a pas réussi à l’identifier. Il y a eu aussi ces meurtres et disparitions d’enfants non élucidés en Isère. Là-aussi, la plupart des dossiers ont été égarés, des scellés perdus. Enfin, plusieurs jeunes homosexuels ont été assassinés dans la région de Mulhouse-Montbéliard. Dans cette affaire, le suspect a bénéficié d’un non-lieu, faute de preuve matérielle. Il est certain qu’il y a encore des tueurs en série en liberté.

* Il s’apprête à publier un nouveau livre sur un « cold case » (Qui a tué le Dahlia noir? L’Énigme enfin résolue, 30 octobre, Ring, 22 euros).

http://www.lejdd.fr/Societe/Faits-divers/Un-tueur-en-serie-ne-peut-pas-arreter-completement-695164

dimanche 19 octobre 2014